Un debate francés sobre la enseñanza de la historia

El número 175 de la revista Le Débat de mayo-agosto de 2013 dedicó un dossier a la enseñanza de la historia. En él Pierre Nora, a modo de editorial, publicó el texto “Pourquoi est-il devenu si difficile d’enseigner l’histoire dans les classes du primaire et du secondaire?”.

En el blog Aggiornamento hist-geo. Réflexions et propositions pour un renouvellement de l’enseignement de l’histoire et de la géographie du primaire à l’université Vincent Capdepuy replica los planteamientos de Pierre Nora. Si éste pone el énfasis en que parte de esas dificultades provienen de la minusvaloración de la historia nacional y las transformaciones habidas entre los jóvenes en su relación con el pasado aquel subraya que lo fundamental es enseñar el mundo en las aulas porque el mundo es nuestro presente y el horizonte espacial de los alumnos.

De todas maneras concluye su argumentación Vincent Capdepuy que la renovación de la enseñanza de la historia no debe limitarse a la introducción de la historia global en las aulas para superar la crispación nacional: lo que importa es que la educación proporcionada a los alumnos les permita construir un proyecto social que haga posible el desarrollo de sus capacidades individuales y una justa convivencia social mediante el acceso crítico a los saberes.

He aquí el interesante post de Vincent Capdepuy que esta bitácora acoge, interesada por la historia global y la enseñanza de la historia y geografía.

LE DÉNI DU MONDE por Vincent Capdepuy

Le dernier numéro du Débat est consacré à l’enseignement de l’histoire, au « difficile enseignement de l’histoire ». Car telle est la question/affirmation posée par Pierre Nora à l’orée de son éditorial : « Pourquoi est-il devenu si difficile d’enseigner l’histoire dans les classes du primaire et du secondaire ? C’est de cette question, fondée sur un constat largement répandu, que nous sommes partis. »[1]

De cette interrogation qui n’en a que l’apparence suit un numéro foncièrement biaisé. Car rien n’étaye sérieusement ce constat, sinon l’appui du discours décliniste porté par Hubert Tison, secrétaire général de l’Association des professeurs d’histoire-géographie[2]. Non, la simple évidence semble suffire à Pierre Nora pour affirmer que « cette difficulté […] n’a cessé de s’aggraver depuis trente ou quarante ans ». On peut être sceptique. Que l’enseignement en général ne soit pas toujours aisé, que les conditions de l’enseignement aient changé avec sa massification, on veut bien l’admettre, en débattre, mais y a-t-il une spécificité de l’histoire ? Y a-t-il une difficulté particulière de l’histoire par rapport aux mathématiques, aux langues vivantes, au français ?

Nonobstant, ce qui dérange dans cet éditorial n’est pas forcément le constat lui-même que les explications apportées par Pierre Nora, à savoir la dévalorisation de l’histoire nationale et la transformation, chez les jeunes, du rapport au passé. Autrefois, avant la défaite de 1940, avant la décolonisation, « chaque élève [se projetait] dans un ensemble social et temporel auquel il n’avait pas besoin de proclamer son appartenance, tant elle était spontanément éprouvée, tant elle était évidente ou désirée »[3] Vision passablement reconstruite d’antan, même si on ne peut qu’approuver l’idée qu’une cassure s’est produite, au mitan du XXe siècle, dans la relation des Français au Monde lorsqu’ils ont peu à peu pris conscience que le temps de la puissance était révolue. On s’agacera aussi du postulat de Pierre Nora selon lequel « pour que l’apprentissage du passé ne se résume pas au mieux à une distraction inutile, au pis à une litanie coupable, il faut qu’il mette en évidence une forme de progrès : progrès de la démocratie par exemple, progrès d’une économie et d’une science prometteuses de mieux être ou d’un avenir meilleur. » Pierre Nora n’espère pas ressusciter le « roman national », mais il reste attaché à la forme du « roman », à un récit préconstruit et prêt-à-enseigner, à une histoire qu’il faut « faire entendre et apprendre »[4] – comprendre ? Apparemment, non. Il ne cache d’ailleurs pas sa nostalgie d’une pédagogie « traditionnelle, voire autoritaire, avec une chronologie, des questions et des affirmations. »[5]. Cette question de la chronologie, sur laquelle nous ne nous attarderons pas, revient plus loin sous la plume de Krzysztof Pomian[6]. Celui-ci consacre plusieurs paragraphes à rappeler l’évidence, qu’on ne peut pas enseigner de l’histoire sans dates, pourfendant ainsi on ne sait trop quel ennemi. On rappellera seulement ici notre regret que les historiens, s’ils ont réfléchi sur le temps[7], ne se soient pas investis davantage dans une réflexion modélisante sur la frise chronologique à l’image de ce qui a été fait par les géographes dans les années 1980-1990[8].

En réalité, lorsqu’on évoque la chronologie dans le débat sur les programmes de collège ou de lycée, c’est la linéarité de l’histoire qui est souvent en jeu. Pour Pierre Nora, l’histoire est un récit dont le sens justifierait son enseignement et dont la simple mise en intrigue tiendrait lieu d’explication causale ; l’histoire ne semble jamais être envisagée comme une science humaine qui interroge les sociétés dans leurs passés, dans leurs présents, dans leurs futurs. Hubert Tison se flatte ainsi du combat mené par l’APHG (alors SPHG) au milieu des années 1970 contre le projet d’inclure l’histoire-géographie dans un enseignement de sciences humaines et sociales[9]. Cette réforme se heurta à l’hostilité de la SPHG et de la majorité des syndicats, mais aussi à un certain nombre d’intellectuels de droite comme Raymond Aron, éditorialiste au Figaro, ou Maurice Le Lannou, qui tenait une chronique de géographie dans Le Monde et qui défendait l’enracinement contre la « mondialisation » :

« Refaire le villageois, le citadin, le citoyen des temps modernes exige de toute évidence qu’on n’oublie ni l’histoire ni la géographie. Celles-ci sont l’antidote des abstractions qui caractérisent ‑ sans les discréditer le moins du monde ‑ les sciences à modèles comme l’économie. Elles sont propres à tempérer les enthousiasmes des croissances et l’aveuglement des propagandes. Elles sont en tout cas utiles à la formation de l’homme et du citoyen dans nos pays menus d’Europe trop nuancés et trop subtils pour justifier une éducation à l’américaine. Partant, elles sont indispensables à notre indépendance.

Avec l’histoire et la géographie, nous sommes au cœur des choses. Avec vos nouveaux programmes thématiques, sectoriels, optionnels, qui font disparaître dans un capharnaüm dit “science humaine” jusqu’à la trame des temps et à l’image du monde, vous nous menez, monsieur le ministre, en Amérique. »[10]

En 1977, de nouveaux programmes rétablirent la chronologie. On rata sans doute à ce moment une occasion d’une réforme importante et d’un décloisonnement vers un enseignement pluridisciplinaire des sciences humaines et sociales que certains, au sein du collectif Aggiornamento, appellent toujours de leurs vœux[11].

Pourtant c’est bien la difficulté pointée par Olivier Grenouilleau dans un article du même dossier : les élèves aiment bien l’histoire lorsqu’on leur raconte[12]. Outre le côté répétitif et ennuyeux des programmes d’histoire, ce qui fait de l’histoire une discipline compliquée pour eux, c’est l’analyse, l’argumentation, l’appropriation critique. Cependant, comme le souligne bien Olivier Grenouilleau, « c’est en apprenant à déconstruire et à reconstruire la pensée des autres que l’on peut en effet apprendre à construire la sienne »[13]. On pourrait d’ailleurs compléter le propos en faisant un parallèle avec la géographie. Alors que celle-ci touche directement au présent des élèves et devrait a priori les intéresser davantage, dans une perspective pragmatique qu’ils affectionnent volontiers, elle n’emporte qu’assez peu leur enthousiasme par le manque de récit. Le contraste peut s’avérer d’autant plus évident pour les élèves qu’il s’agit du même professeur qui enseigne à la fois l’histoire et la géographie. Bref, si nous étions un tantinet facétieux, et à condition d’accepter l’idée d’une dégradation de l’enseignement de l’histoire, on pourrait faire l’hypothèse que cette dernière résulterait de l’introduction de la problématique dans les cours d’histoire à partir de la fin des années 1980. Or, faut-il le rappeler, ce que nous considérerons indéniablement comme une avancée, est à mettre à l’honneur de la « Nouvelle Histoire » des années 1970.

Ce n’est pas, cependant, l’analyse proposée par Pierre Nora. Selon lui, si l’histoire nationale est difficile à enseigner aujourd’hui, c’est qu’elle a été attaquée par « des historiens jeunes, et parfois moins jeunes » animés « par un ressentiment à l’égard de la France »[14]. L’expression est forte. Cette « contre-histoire » comme l’appelle Pierre Nora, défendue par des mauvais Français, prendrait appui sur la mémoire coloniale et sur l’histoire globale.

Sans retracer tout l’historique de la question des mémoires coloniales[15], rappelons que celle-ci a fait irruption dans le débat public à la fin des années 1990 alors qu’on aurait pu penser la mémoire apaisée. En 2001, la « loi Taubira » reconnaissait les traites négrières et l’esclavage comme un crime contre l’humanité, et imposait d’y accorder une place conséquente dans les programmes scolaires. Ceci valut à Olivier Grenouilleau, à la suite d’un entretien accordé au Journal du dimanche, en juin 2005, d’être poursuivi pour négationnisme par le Collectif des Antillais, Guyanais, Réunionnais pour avoir nié que la traite négrière fût un génocide. Plainte finalement retirée face au soutien de nombreux historiens et à la pression médiatique. Par ailleurs, en 2003, Marc Ferro publiait Le Livre noir du colonialisme. Pour contrer cette dynamique jugée trop critique à l’égard du passé de la France, le parlement, sous le gouvernement de Jean-Pierre Raffarin, adopta le 23 février 2005 une loi « portant reconnaissance de la Nation et contribution nationale en faveur des Français rapatriés » dont l’article 4 imposait à la recherche et à l’enseignement de reconnaître « le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord » ; l’article, dénoncé, finit par être abrogé en 2006. C’est dans ce contexte que furent créés en 2005 le Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire, puis en 2006 l’association « Liberté pour l’histoire ». Le débat qui s’en suit porte sur la question de la dimension politique de l’histoire, sans que tous ne discernent forcément ce qui est de la recherche, par nature polyphonique et contradictoire, et ce qui est de l’enseignement, dont les cadres sont définis par la loi à des fins publiques. Au demeurant, la position de Pierre Nora sur cette question est claire : « 2000 ans de culpabilité chrétienne relayée par les droits de l’homme se sont réinvestis, au nom de la défense des individus, dans la mise en accusation et la disqualification radicale de la France. Et l’école publique s’est engouffrée dans la brèche avec d’autant plus d’ardeur qu’à la faveur du multiculturalisme elle a trouvé dans cette repentance et ce masochisme national une nouvelle mission »[16].

Après avoir dénoncé le poids de la mémoire coloniale, Pierre Nora s’attaque à ceux qui prendraient prétexte de l’histoire globale, assez neuve en France, pour remettre en question l’histoire nationale : « Cette déconstruction et ce retournement de l’histoire officielle auraient pu être la source d’un enrichissement fécond. Ils l’ont été parfois. Mais le plus souvent, ils n’ont abouti qu’à un militantisme idéologique qui est le pendant du militantisme national(iste). »[17] Le mondialisme, voilà l’ennemi ! Un extrémisme qui mettrait en péril la cohésion nationale et saperait les fondations de la maison France. Déjà, lors des Rendez-vous de l’histoire de Blois, en 2011, Pierre Nora, dans le discours de clôture, avait affirmé son désir de protéger le roman national[18]. Dans Le Monde, Gaïdz Minassian s’interrogeait : « À force de vouloir protéger l’Histoire du péril de la politique, Pierre Nora n’en vient-il pas finalement à manier les mêmes instruments que ses opposants, à savoir une forme d’idéologisation de la méthode sous couvert d’affirmations épistémologiques ? L’avenir nous dira si sa dernière intervention était plus un hymne au roman national, expression dont il a eu le génie, ou une oraison funèbre d’une histoire nationale en sanglots ? »[19].

Une question toutefois mérite d’être posée : quelle est aujourd’hui l’influence réelle de l’histoire globale dans l’enseignement de l’histoire en primaire et dans le secondaire, à part les quelques heures consacrés au Songhaï ou Monomotapa en classe de cinquième ? À peu près nulle. Et ceci pour la bonne raison que l’histoire globale, malgré des contributions majeures et parfois anciennes, reste en France marginalisée et sujette à suspicion[20]. On n’est pas loin de considérer qu’elle est le cheval de Troie de la mondialisation, perçue comme exclusivement libérale[21].

Alors oui, il y a des partisans, universitaires, enseignants, journalistes, curieux, qui s’intéressent à l’histoire globale, qui cherchent à développer cette approche et à la diffuser[22], qui aimeraient, pour certains d’entre eux, voir l’enseignement de l’histoire renouvelé[23] ; mais sont-ils pour autant des saboteurs ? Peut-on considérer qu’ils sont, que nous sommes, les responsables des hypothétiques difficultés de l’enseignement de l’histoire en France ? Le ridicule de l’attaque pourrait prêter à rire si elle n’inquiétait par ce qu’elle implique. Que de crispations en France à propos de l’histoire globale ! Que d’ignorance, de méprise ! Et ceci alors même que Sanjay Subrahmanyam vient d’être élu au Collège de France à la chaire « Histoire globale de la première mondialisation ».

Cette idée d’un antagonisme entre histoire nationale et histoire globale mise en avant par Pierre Nora est développée par Christophe Charle dans un autre article. Mais d’emblée, celui-ci pose une identification un peu étonnante : « Ce que l’on appelait naguère la “nouvelle histoire” ce que l’on appelle dans les sphères savantes les plus avancées l’ “histoire globale” ou l’ “histoire transnationale” »[24] La « Nouvelle Histoire », qui s’inscrit dans l’école des Annales, était caractérisée par l’attention portée aux mentalités et par l’intégration de méthodes empruntées à l’ethnologie et à l’anthropologie. En prenant en considération à la fois le matériel et l’idéel, elle entendait être une « histoire totale », ou effectivement « globale » comme le disait déjà Fernand Braudel[25]. La confusion de Christophe Charle, et il n’est pas le seul, tient donc à cet adjectif polysémique.

L’histoire globale telle qu’on peut la pratiquer aujourd’hui, et si tant est qu’on puisse s’entendre sur ce qu’elle est, n’est pas une histoire de tout sur tout. Elle peut à la limite se confondre avec l’histoire mondiale, et de fait en anglais beaucoup considèrent que les appellations de World History et de Global History recouvrent des études similaires. Néanmoins, l’histoire globale est à prendre au pied de la lettre : elle vise à mieux comprendre l’histoire des hommes à l’échelle du globe terrestre, sans prétendre subsumer toutes les histoires de la planète en une vaste histoire universelle. Car la spécificité de l’histoire globale tient précisément à poser qu’il y a un moment où cette échelle globale devient pertinente en raison des interconnexions croissantes entre les sociétés humaines[26]. C’est pourquoi la notion de mondialisation est si cruciale en histoire globale. Ce qui fait débat parmi les historiens de la globalité est d’une part la délimitation géohistorique de ce moment où le globe devient lieu, d’autre part l’extension ou non de l’histoire globale aux périodes antérieures à la recherche des racines de la mondialisation. Mais en aucun cas, l’histoire globale ne nourrit une quelconque volonté hégémonique sur l’ensemble de l’histoire, elle n’est qu’une parmi d’autres, tantôt histoire sociale, tantôt histoire économique, tantôt histoire politique, tantôt histoire environnementale, elle est influencée aussi bien par l’histoire connectée que par les études post-coloniales ou l’histoire comparée, elle puisse autant dans l’histoire des techniques que dans l’histoire des mentalités et des représentations. L’histoire globale est pluridisciplinaire, pluriséculaire, multiscalaire.

L’histoire globale est-elle « une histoire sans frontières, sans territoire, sans chronologie, sans héros » comme l’avance Christophe Charle[27] ? Elle ne s’est pas pour l’heure constituée en un récit. Mais on pourrait, certes, concevoir qu’elle le devienne un jour, avec ses dates[28] et ses figures[29], et participe ainsi à l’appropriation du Monde comme territoire de l’humanité. L’entreprise de l’Unesco de publier une « Histoire du développement scientifique et culturel de l’Humanité », qui ne s’est achevée qu’en 1976, obéissait dans une certaine mesure à cette logique[30]. Toutefois, le propre de l’histoire globale et justement de s’en démarquer par une dimension polycentrique empruntée aux études post-coloniales. Aussi l’histoire globale est-elle volontiers définie au pluriel, comme nous l’écrivions récemment, « puisqu’il est désormais clair que personne ne pourra prétendre avoir le monopole du grand récit mondial, réconciliant les points de vue, les ressentis, les émotions de tant d’individus et de groupes sociaux différents. »[31].

Mais le cœur de l’article de Christophe Charle est bien la question de l’enseignement ‑ quoiqu’il parle de « pédagogie » sans savoir que le terme désigne les modalités pratiques de la mise en œuvre d’une situation d’enseignement. Cherchant à donner des exemples assez précis, il prend celui du livre comme objet. On pourrait l’étudier « à propos de la Renaissance et de la Réforme, de la diffusion des Lumières, des progrès de la scolarisation ou de l’alphabétisation en tant que phénomènes nationaux, européens voire, au XXe siècle, mondiaux. »[32] La suggestion est pour le moins vague. Pourtant l’idée n’est pas mauvaise. À l’heure du numérique, on pourrait envisager tout un cours autour de l’histoire du livre, sur l’invention du codex, sur l’invention du papier et sa circulation, sur l’imprimerie, sur sa diffusion et sur la disparition d’autres formes d’écrits, bref sur sa mondialisation jusqu’à sa numérisation actuelle. On pourrait sans doute faire un cours passionnant sur un objet concret qui permet de traverser les siècles et les continents. Mais manquons-nous à ce point d’imagination pour vouloir le recaser dans le sempiternel et unique récit de la civilisation occidentale ?

L’autre exemple proposé par Christophe Charle est pris directement dans les programmes en vigueur au lycée : « croissance économique, mondialisation et mutations des sociétés depuis le milieu du XIXe siècle ». La proposition est beaucoup plus banale tant elle est évidente, mais ce qui est gênant est que l’auteur replace cette leçon dans le programme de terminale, au lieu du programme de première. Détail, certes, mais qui révèle le décalage entre l’universitaire et le sujet sur lequel il écrit. C’est regrettable car la question de l’enseignement de l’histoire globale mériterait une vraie réflexion, entamée, par l’exemple, depuis près de deux ans sur le blog Histoire globale[33].

Il reste que l’antagonisme entre histoire nationale et histoire globale est pour partie une fiction. D’un côté, il y a un réseau informel, Aggiornamento histoire-géographie, qui cherche à réformer l’enseignement de ces disciplines et qui combat effectivement les tenants du « roman national » les plus rétrogrades[34]. D’un autre côté, il y a l’idée que l’histoire globale peut contribuer à cette réforme en ouvrant cet enseignement au Monde. Mais jamais il n’a été question de substituer l’histoire globale à l’histoire nationale. S’il fallait donner un nom à cet enseignement qui permettrait de prendre aussi l’histoire régionale et l’histoire mondiale, en passant par l’histoire nationale, mais qui permettrait surtout de concilier la double tension entre le micro et la macro, entre le particulier et la général, on pourrait le qualifier de « glocal ». Sur le plan didactique, Olivier Grenouilleau, dans son article, soutient l’utilisation d’études de cas, pratique d’abord expérimentée en géographie, puis adaptée, de façon malheureusement trop rigide, en histoire. La méthode des « études de cas étendues », définie par l’anthropologue Michael Burawoy, pourrait ainsi s’avérer une solution très pertinente[35]. Inspirée par certains travaux de l’École de Chicago, elle vise à mettre en lumière les connexions entre le local et le global. Dans une logique voisine, on pourrait aussi penser au beau livre de Timothy Brook, Le Chapeau de Vermeer, qui montre les cheminements géographiques et historiques qu’il est possible de faire à partir de quelques tableaux du maître de Delft[36].

Au final, la vraie question est celle posée par Christian Grataloup dans ce même numéro du Débat[37]. L’enseignement de l’histoire-géographie est partagé entre deux objectifs : l’apprentissage d’une appartenance collective et l’initiation aux sciences humaines. Ces deux objectifs doivent-ils être maintenus ? L’antagonisme majeur est là, et il n’est pas nouveau[38]. Mais il est peut-être temps d’en finir avec l’histoire comme catéchèse. L’enseignement de l’histoire et de la géographie devrait bien plus être porteur d’« inquiétude » pour reprendre l’expression de Patrick Boucheron[39]. Comme le disait également Romain Bertrand, « c’est une histoire qui non seulement renonce à la vérité à majuscule, mais aussi rend visibles les opérations par lesquelles elle se constitue. Elle refuse d’enlever les échafaudages devant les façades »[40]. Contrairement à ce que pensent Pierre Nora, Christophe Charle et Krzysztof Pomian, l’introduction de l’histoire globale ne serait pas une réponse à la présence d’immigrés en France – dont on aimerait un peu qu’on cesse de toujours les montrer du doigt comme s’ils étaient la cause des éventuelles difficultés de notre école –, mais tout simplement une évidence, car la France n’est pas une île. Les individus qui la composent sont multidimensionnels et contre la tentation d’un repli sur des identités-racines fictives, qu’elles soient nationales, régionales ou raciales, il s’agit de mettre en évidence les identités-rhizomes d’une humanité cosmopolite. S’il faut enseigner le Monde, c’est parce que le Monde est notre présent et qu’il est l’horizon de nos élèves. Cela fait plus d’un demi-siècle qu’on le répète et il serait temps d’arrêter de faire des Français des étrangers au Monde.

Finissons en rappelant que le renouvellement de l’enseignement de l’histoire ne doit pas se limiter à l’introduction de l’histoire globale[41] ; et en appelant à dépasser la crispation nationale : ce qui importe avant tout est l’éducation qu’on veut donner aux enfants dans un projet sociétal qui permette l’épanouissement de chacun et le vivre ensemble par un accès critique aux savoirs.


Notes

[1] Pierre Nora, 2013, « Difficile enseignement de l’histoire », Le Débat, n° 175, p. 3.

[2] Hubert Tison, 2013, « La bataille de l’enseignement. L’histoire sous la Ve République », Le Débat, n° 175, pp. 18-22.

[3] Pierre Nora, art. cit., p. 4.

[4] Ibid.

[5] Pierre Nora, propos recueillis par Thomas Rabino, Marianne, 9 juin 2013 : « Nos ancêtres… mais lesquels ? ».

[6] Krzysztof Pomian, 2013, « Partir du présent », Le Débat, n° 175, pp. 79-92.

[7] À commencer par Krzysztof Pomian lui-même, 1984, L’Ordre du temps, Paris, Gallimard ; ou encore Jean Leduc, 1999, Les Historiens et les temps, Paris, Seuil.

[8] Cf. le site académique de La Réunion, la « Chronothèque », qui reste en chantier.

[9] Hubert Tison, art. cit., p. 19. Sur ce projet, porté par René Haby, on peut lire la thèse de Patricia Legris, 2010, L’écriture des programmes d’histoire en France (1944-2010), thèse de doctorat, Paris Panthéon-Sorbonne, p. 227 sq. (consultable sur le site des Archives ouvertes).

[10] Maurice Le Lannou, « “La société déracinée” », Le Monde, 30 août 1976.

[11] Vincent Capdepuy, « Le temps, l’espace, le passé, le présent : quelle combinatoire pour quel enseignement ? », Aggiornamento, 11 avril 2013.

[12] Olivier Grenouilleau, 2013, « L’histoire à l’école. Représentations, enjeux, perspectives », Le Débat¸ n° 75, pp. 51-59.

[13] Olivier Grenouilleau, art. cit., p. 59.

[14] Pierre Nora, art. cit., p. 4.

[15] Pour sa place dans l’enseignement, cf. Laurence De Cock, 2012, « Un siècle d’enseignement du “fait colonial” dans le secondaire de 1902 à nos jours », Histoire@politique, n° 18.

[16] Françoise Chandernagor, Pierre Nora, 2008, Liberté pour l’histoire, Paris, CNRS éditions, quatrième de couverture.

[17] Pierre Nora, art. cit., p. 5.

[18] La conférence peut toujours être visionnée sur le site du Web pédagogique.

[19] Gaïdz Minassian, « L’histoire globale peine encore à supplanter le “roman national” en France », Le Monde, 19 octobre 2011.

[20] Parmi les principaux ouvrages parus en français, on citera de Serge Gruzinski, 2004, Les Quatre parties du monde. histoire d’une mondialisation, Paris, La Martinière ; de Christian Grataloup, 2007, Géohistoire de la mondialisation. Le temps long du monde, Paris, Armand Colin ; sous la direction de Philippe Beaujard, Laurent Berger et Philippe Norel, 2009, Histoire globale, mondialisations et capitalisme, Paris, La Découverte ; sous la direction de Patrick Boucheron, 2009, Histoire du monde au XVe siècle, Paris, Fayard ; de Romain Bertrand, 2011, L’Histoire à parts égales. Récit d’une rencontre, Orient-Occident (XVIe-XVIIesiècle), Paris, Seuil, dont le titre a pu claquer comme un slogan ; de Philippe Beaujard, 2012, Les Mondes de l’océan Indien, Paris, Armand Colin. La liste n’est pas exhaustive, mais en réalité, très peu de ces auteurs se revendiquent de l’histoire globale.

[21] Chloé Maurel, 2009, « La World/Global History. Questions et débats », Vingtième siècle. Revue d’histoire, n° 104, pp. 153-166.

[22] Les éditions Sciences humaines ont ainsi permis la publication de deux ouvrages collectifs : Laurent Testot (dir.), 2008, Histoire Globale. Un autre regard sur le monde ; Philippe Norel et Laurent Testot (dir.), 2012, Une histoire du monde global, Auxerre. Soulignons également qu’aucun éditeur n’a pour l’instant eu le courage de publier un manuel d’histoire globale.

[23] Vincent Capdepuy, « Contre le repli identitaire, une géohistoire ouverte », Aggiornamento, 8 octobre 2012 ; « L’histoire globale par les sources », in Philippe Norel et Laurent Testot (dir.), 2012, Une histoire du monde global, Auxerre, Sciences Humaines Éditions, pp. 371-373.

[24] Christophe Charle, 2013, « Histoire globale, histoire nationale », Le Débat, n° 75, p. 60.

[25] L’expression n’apparaît pas dans sa thèse, mais dès 1953 il s’enthousiasme pour le triomphe « d’une histoire globale soucieuse de saisir l’ensemble de la réalité sociale » : « Au parlement des historiens : retour sur le Congrès international de Paris, 1950 », Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, Vol. 8, n° 3, p. 369.

[26] C’est précisément cette échelle globale qui est source de réticences pour certains qui défendent les études « au plus près des choses » : 2001, « Une histoire à l’échelle globale », Annales. Histoire, Sciences Sociales, Vol. 56, n° 1, pp. 3-4.

[27] Christophe Charle, art. cit., p. 64.

[28] 1405 par exemple, cf. John Darwin, 2007, After Tamerlane. The Global History of Empire, Londres, Allen Lane.

[29] Miles Ogborn, 2008, Global lives. Britain and the World, 1550-1800, Cambridge, Cambridge University Press.

[30] Poul Duedhal, 2009, « Un projet pour l’humanité : l’UNESCO et l’invention de l’histoire globale », papier présenté à Towards the Transnational History of International Organizations: Methodology/Epistemology, King’s College, Université de Cambridge ; Chloé Maurel, 2011, « L’Unesco : une plate-forme pour les circulations transnationales des savoirs et d’idées (1945-1980) », Histoire@politique, n° 15.

[31] Philippe Norel, Laurent Testot et Vincent Capdepuy, « Pourquoi le monde a besoin d’histoires globales », Histoire globale, le Blog, 23 octobre 2012.

[32] Christophe Charle, art. cit., p. 67.

[33] Vincent Capdepuy, « Histoire globale par les sources », Histoire globale, le Blog.

[34] Laurence De Cock, Guillaume Mazeau, Éric Fournier, « Vague brune sur l’histoire de France », Aggiornamento, 27 août 2012 ; William Blanc, Aurore Chéry, Christophe Naudin, 2013, Les Historiens de garde. De Lorànt Deutsch à Patrick Buisson, la résurgence du roman national, avec une préface de Nicolas Offenstadt, Paris, édition Inculte-Temps (ouvrage complété par un site).

[35] Michael Burawoy, « The Extended Case Method », Theoretical Sociologye, Vol. 16, n° 1, 1998, pp. 4-33. Sur la question, on peut aussi lire les réflexions de Marc Abélès, 2008, Anthropologie de la globalisation, Paris, Payot, p. 94 sq.

[36] Laurent Testot, « Vermeer, peinte connecté », Histoire globale, le blog, 25 janvier 2013.

[37] Christian Grataloup, 2013, « La géographie scolaire sans boussole », Le Débat, n° 75, pp. 69-78.

[38] Laurence De Cock, « Autour du livre de Didier Cariou, Écrire l’histoire scolaire, Paideia, PUR, 2012 », Aggiornamento, 16 mars 2013.

[39] « Continuités historiques et entretemps – entretien avec Patrick Boucheron (2/3) », Nonfiction, 16 juin 2012.

[40] Romain Bertrand dans un entretien avec Julie Clarini, « Romain Bertrand, lauréat du grand prix 2012 des Rendez-vous de l’histoire de Blois : “Inquiéter les certitudes” », Le Monde, 18 octobre 2012.

[41] Vincent Capdepuy, Laurence De Cock, « Réformer la réforme : propositions pour un nouveau programme de lycée », Aggiornamento, 26 novembre 2012.

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Juan Manuel Bellver entrevista a Michel Serres en el diario El Mundo

Con motivo de la publicación del libro Petite Poucette. Le monde a tellement changé que les jeunes doivent tout réinventer: une manière de vivre ensemble, des institutiones, une manière d’être et de connaïtre Juan Manuel Bellver, corresponsal del diario El Mundo en París, entrevista al filósofo e historiador de las ciencias Michel Serres quien reflexiona en la siguiente entrevista sobre la generación Pulgarcita.

Figura importante del panorama cultural europeo, pensador punzante, Michel Serres, a quien también entrevisté allá por 1994 en su domicilio parisino para la revista del CSIC Fronteras de la ciencia merece ocupar un lugar en esta bitácora.

Michel_Serres-2008a

Esta es la entrevista de Juan Manuel Bellver a Michel Serres.-

Después de la generación X, la generación Y, la generación ni-ni o la generación Eisntein, la última camada de la sociedad desarrollada atiende al nombre de generación Pulgarcita, bautizada así por el francés Michel Serres en homenaje al personaje del cuento de Perrault, que sería hoy una mujer de menos de 30 años, nacida con el advenimiento de la tecnología digital, que juega con su smartphone manejando los pulgares -de ahí el nombre- con habilidad pasmosa. Recientemente laureado con el Dan David Prize, Serres se centra en escribir la segunda parte de Pulgarcita (2012), una obra en la que retrata al conjunto de jóvenes crecidos en la sociedad global de las redes sociales y «destinados a transformar el mundo».

Hombre de libros pero también de acción, entre sus estudios de matemáticas, literatura y filosofía, tuvo tiempo de ser oficial de la Marina y hasta participó en la reapertura del canal de Suez. Viajero, deportista, ecologista, pacifista, divulgador de la ciencia… Para este devoto del pensamiento lógico de Leibniz su búsqueda de una epistemología de la física y química fue una consecuencia traumática de la bomba de Hiroshima. Desde entonces, trata de entender y explicar el mundo con una capacidad de síntesis admirable basada en su visión multidisciplinar del saber humano.

Pregunta.- ¿De dónde viene su interés y su conocimiento de la generación Pulgarcita y por qué la bautizó en femenino?

Respuesta.- La conozco bien por tres razones. La primera: tengo cuatro hijos, 11 nietos y seis bisnietos. La segunda: he sido profesor durante casi toda mi vida. Y la tercera: desde 1982 enseño en Stanford, que se encuentra en medio del Silicon Valley, de ahí mi experiencia con las nuevas tecnologías. En cuanto al género, en las aulas he asistido a la victoria de las mujeres. En mis clases han sido siempre más serias, más profesionales y más aplicadas que los varones. He visto cómo crecían en número en las últimas décadas y creo que hay oficios que mañana serán de su propiedad exclusiva: derecho, medicina, cultura… Soy un feminista de largo recorrido y, por todas esas razones, mi Pulgarcita es una mujer.

P.- ¿Cómo es esa mujer?

R.- Tiene el mundo literalmente en la mano. Todo su saber está en un teléfono inteligente. Con su GPS recorre el planeta, con Wikipedia atesora el conocimiento de la humanidad, gracias a su agenda se comunica con sus amigos estén dónde estén. Lo conectivo reemplaza lo colectivo, produce comunidades, asociaciones, maneras de estar juntos que antes eran imprevisibles. Pulgarcita posee la inmediatez y una experiencia del tiempo presente que nadie había tenido antes. Los viejos gruñones que la critican se refieren a un período en que primaba una idea completamente distinta del instante. Son ellos también los que han hecho de ella lo que es.

P.- ¿A qué atribuye el éxito que ha tenido su libro en Francia?

R.- Hace 30 años dediqué al mito de Hermes cinco volúmenes que anticipaban el advenimiento de la sociedad de la comunicación, pero nadie comprendió gran cosa. Ahora me escuchan mejor. Escribí Pulgarcita para ayudar a los jóvenes a adaptarse a la sociedad y a los mayores a entender a los jóvenes. Desde que se publicó, tengo infinidad de padres, educadores e incluso directores de empresa que me dan las gracias.

P.- ¿Tan difícil de comprender resulta esta nueva generación?

R.- Para cierta gente parece que sí. No olvide que llega después de todas las transformaciones del siglo XX. Cuando nuestros antepasados se casaban, se juraban fidelidad por diez años ya que su esperanza de vida sólo era de 30 años. En la actualidad, si dos estudiantes se casan, ¡se juran fidelidad por 65 años! No se trata del mismo matrimonio. Todas estos cambios hacen que mi Pulgarcita sea el producto de un mundo en mutación.

P.- Con ella se cumple entonces ese proverbio chino sobre la fortuna de quienes viven tiempos interesantes…

R.- Sin duda. No conozco generación que haya tenido tantas novedades de golpe. Esta diferencia es única en la Historia. Hasta el siglo V antes de Jesucristo, la transmisión del saber se hacía por medio de la palabra. Luego, cuando se inventó la escritura, todo cambió: el Derecho, la Ciencia, la Religión, la Pedagogía… En el Renacimiento, la imprenta desencadenó una metamorfosis total de la sociedad. Pero con la aparición de la informática, sospecho que los cambios van a ser aún más radicales. Estamos al borde del precipicio. ¿Qué hay al otro lado? No lo sé. ¿Llegaré a saberlo antes de mi muerte? Pienso mucho en ello…

P.- ¿Cómo cree que afectará todo esto al orden político?

R.- Nuestras instituciones han sido creadas en un mundo que ya no existe. Nuestras políticas también. La última campaña electoral en Francia ha sido una campaña de prostáticos. No entiendo cómo la generación Pulgarcita abordará la política. Pero está claro que el actual sistema fue inventado antes de la revolución tecnológica y se ha quedado anticuado en muchos aspectos. Así que los jóvenes tendrán que reinventarlo todo y crear una democracia nueva y más participativa.

P.- Esta generación privilegiada se enfrenta, sin embargo, a problemas muy graves en el mundo actual.

R.- Efectivamente, la reforma de la sociedad es urgente y no se sabe cómo hacerla. La economía dirige nuestras vidas de forma abusiva. Contrariamente a lo que pensamos, nuestra sociedad quizá no debía estructurarse en función de ella… Lo que hoy llamamos crisis es, en realidad, una acumulación de diversas crisis y el producto de todas las transformaciones que he descrito. Es, simplemente, una especie de alerta. Por ello, a estos muchachos no les ha tocado una vida fácil y van a sufrir lo suyo: paro, problemas de vivienda y de acceso a la vida laboral. Para colmo, los adultos se muestran frecuentemente muy egoístas con ellos…

P.- A pesar de todo, usted tiene una visión optimista de las cosas.

R.- Quizá porque he tenido la suerte de estar siempre en el lugar apropiado, cuando ocurría algo nuevo. Siendo matemático, descubrí la teoría de la información. Ejerciendo como biólogo, fui amigo de François Jacob y de Jacques Monod, los premios Nobel de Medicina de 1965. Desde que enseño en California, he visto a algunos de mis alumnos hacerse multimillonarios y fracasar luego. He seguido con entusiasmo los movimientos más importantes de nuestro tiempo y las novedades suelen contagiar alegría. Pero, evidentemente, no todo lo que ocurre es bueno. La violencia sigue estando ahí, igual que la desgracia. Hay motivos para estar atemorizado. Pero soy un optimista combativo.

P.- Leí en Philomag un artículo suyo titulado ¿Y si instaurásemos la paz perpetua?. ¿Será eso posible algún día?

R.- Se trata de un sueño pacifista que ya albergaba Kant. Pero nunca se realizará por la acción de los Estados o por el establecimiento de normas de derecho internacional, sino cuando los hombres tomen conciencia de la necesidad de unirse para salvar al planeta.

P.- Usted escribió hace décadas que «el aprendizaje es un mestizaje y el mestizaje es el futuro del mundo». ¿Lo sigue creyendo con los problemas de identidad que padece la sociedad actual?

R.- Sí. La misma mezcla racial que yo veo en las universidades se encuentra ya en internet. Es cierto que saltan chispas al vivir todos juntos. Pero es necesario construir una especie de multiculturalismo que terminará produciendo un nuevo humanismo… El mundo está cambiado de forma radical y no se puede prever si el futuro será mejor o peor. Lo único seguro es que será diferente. ¿Estamos hoy mejor que en el siglo XVII? No sabría decirle.

P.- Como poco, estamos más informados.

R.- Sí. Todo el mundo tiene acceso a muchísima información y un simple ciudadano del siglo XXI maneja más datos que los emperadores romanos o Felipe II o Luis XIV. Eso da una idea algo utópica de una sociedad nueva más justa.

P.- La fijación por la pantalla de su Pulgarcita, ¿no entraña el riesgo de que termine aislándose del mundo real?

R.- Cuando era pequeño, mi abuela decía: «El pobre Michel pasa todo su tiempo con los libros, se le llenará la cabeza de tonterías y nunca sabrá lo que es la vida». Ahora criticamos a los jóvenes por estar todo el rato metidos en sus máquinas. pero no es tan grave.

P.- Y el empacho informativo, la retransmisión de las catástrofes en tiempo real, ¿no podría conducir a una tristeza crónica del individuo debido a la comunicación permanente de todo lo horrible que ocurre en el mundo?

R.- Tiene usted mucha razón. Cuando era bibliotecario del duque de Hanover, Leibniz ya dijo que «esta horrible masa de libros nos da tal exceso de datos que arriesgamos la barbarie tanto como la cultura». Le tenía miedo a esa masa ingente de información. Pero ni usted ni yo hemos leído entera la Biblioteca Nacional. En cuanto a las catástrofes, todo forma parte de la sociedad del espectáculo, entretenida por los medios de comunicación, que se rigen por las reglas de la publicidad. Para entendernos: Unesco publicó hace unos meses sus cifras sobre la causas de mortalidad en el mundo, empezando por las enfermedades tropicales, que son la principal y de las que nadie habla. El terrorismo figura en último lugar y apenas representa nada. Sin embargo, está diariamente en portada de los periódicos, mientras que nadie hace caso, por ejemplo, de los accidentes de tráfico, que producen dos millones de muertes al año y 40 millones de heridos. Jamás el terrorismo ha sido tan letal.

P.- Así que los medios nos dan una visión parcial de la realidad…

R.- Comunican lo que les interesa vender, aunque eso no quiere decir que todo el mundo responda de la misma manera a sus estímulos. Hay gente que logra vivir de una forma diferente. Yo sólo enciendo la televisión para ver los partidos de rugby o de fútbol y trato de abstraerme del resto. He tenido ocasión de fijarme, no obstante, en el ritmo de las imágenes, que duran entre tres y cinco segundos. En un espacio informativo, a los expertos se les pide que respondan en menos de 15 segundos para no aburrir al espectador. Así es imposible decir nada. Cuando acudo a un programa, mis vecinos me dicen: «te hemos visto en la tele». Y yo les pregunto: «¿qué dije?». «Ah, ni idea», responden. Lo cual demuestra que la tele no está hecha para difundir informaciones, sino para el entretenimiento y la publicidad. En la sociedad hay gente sabia, tranquila, que no vive en ese mundo vertiginoso de consumo e impulsos permanentes. Son ellos quienes construirán el porvenir.

2013: la historia global en revistas y magazines franceses

Con motivo de su cuarto aniversario el blog Histoire globale efectúa un balance sobre la producción historiográfica acerca de la historia global en revistas y magazines franceses a lo largo de 2013. Dado su interés reproducimos este post en nuestra bitácora.

2013, du côté des revues :

Histoire globale, Actuel Marx, n° 53, avril-juin 2013. Voir le billet de Gabriel Vergne paru sur ce blog le 2 mai dernier.

Pourquoi l’histoire globale ? Cahiers d’histoire, n° 121, avril-juin 2013. Voir le billet de Vincent Capdepuy à paraître prochainement sue ce blog.

Penser global, Socio, n° 1, mars 2013. Brièvement évoqué dans la troisième partie du billet « L’histoire globale en débats »  et recensé par Christophe Rymarski dans Les Grands Dossiers des sciences humaines n° 31, sous le titre « une revue pour la pensée globale »

Difficile enseignement de l’histoire, Le Débat, n° 175, mai-août 2013. « Pourquoi est-il devenu si difficile d’enseigner l’histoire dans les classes du primaire et du secondaire ? », s’interroge Pierre Nora. Une question qui a suscité une réponse de Vincent Capdepuy sur Aggiornamento.

Les guerres de demain, Politique étrangère, vol. 78, n° 3/2013. L’évidence est statistique : le nombre de conflits armés ne cesse de décroître dans le Monde, au point qu’il n’a jamais été plus pacifié qu’aujourd’hui. Faut-il pour autant prophétiser la fin de la guerre, quand l’affaiblissement des États (garants de cette pacification), les difficultés de mise en œuvre des processus de sortie de conflit et la multiplication des guerres intra-étatiques (opposant un État à une organisation terroriste ou criminelle) peut à tout moment changer la donne ? Un second dossier, en explorant les conséquences de l’usage du drone armé, complète opportunément l’analyse d’un Monde pacifié et pourtant toujours violent.

Inventions des continents, Monde(s). Histoire espaces relations, n° 3, mai 2013. Sociétés coloniales. Enquêtes et expertises, Monde(s). Histoire espaces relations, n° 4, septembre 2013. La revue semestrielle Monde(s) a produit cette année deux numéros d’excellente facture. Celle qui se présentait, lors de la parution de son premier numéro en 2012, comme la première revue en France consacrée à l’histoire globale, tient ses engagements d’explorer de larges pans d’histoire(s) globale, internationale ou connectée.

Regards géopolitiques sur la Chine, Hérodote, n° 150, 3e trim. 2013. Désormais deuxième puissance économique et premier pollueur mondial, la Chine réémerge d’un long sommeil. Une première série d’articles ausculte les entrailles du géant, du défi colossal du développement de zones rurales abritant 600 millions de personnes à l’analyse de la législation et des mouvements sociaux internes poussant les entreprises à la responsabilité écologique. La seconde partie dissèque l’entrelacs des relations étrangères de la Chine, souvent marquées par des réactions à la stratégie diplomatique des États-Unis, avec Taïwan, le Japon, l’Inde, l’Asie centrale, l’Afrique… Instructif.

Les écologies politiques aujourd’hui (5) Chine, Écologie & Politique, n° 47, 2013. Un numéro qui complète utilement la lecture du précédent, en scannant le volet environnemental de la croissance chinoise. Car si les dégradations environnementales font rage, elles suscitent des mobilisations citoyennes innombrables, jugées comme périlleuses par le pouvoir. Celui-ci est pris entre plusieurs feux : comment se développer à toute force en épargnant la pollution à sa population ? Comment produire toujours plus de technologie verte en limitant sa dépendance aux métaux rares dont elle est gourmande ? En conclusion, un texte de l’historien environnemental Mark Elvin nous montre une agriculture chinoise historiquement plus productive que son alter ego occidentale avant le règne de l’industrialisation.

 Chine : regards croisés, La Pensée, n° 373, janvier-mars 2013. Pour comprendre trois aspects de la montée en puissance chinoise – son système financier, ses réformes politiques et sa structuration sociale –, La Pensée a choisi de publier à parts égales des chercheurs chinois et européens. Cela permet de dégager d’étonnantes divergences de vues sur les évolutions et les objectifs : ainsi, pour un État jugé autoritaire, mais qui se péroccupe du bien-être de ses citoyens, le terme de réforme politique renvoie davantage à une évolution prudente de la bonne gouvernance du peuple qu’à un partage démocratique du pouvoir. Le lecteur sort de cette mise en perspective plus lucide des difficultés auxquelles est confrontée le géant, et plein d’incertitudes quant à son avenir.

La santé globale, nouveau laboratoire de l’aide internationale ? Revue Tiers Monde, n° 215, juillet-septembre 2013. Voici venu « le moment de la santé globale », annoncent les coordinateurs de ce dossier Laëtitia Atlani-Duault et Laurent Vidal en introduction. Prenant une réelle dimension transnationale, marqué par de nouvelles logiques d’action visant à assurer une sécurité sanitaire optimisée à l’échelle mondiale, et particpant explicitement aux politiques néolibérales de développement, ce moment de la santé globale a aussi une histoire, qu’il importe de mettre en perspective. Les auteurs détaillent les politiques de lutte contre le sida en Afrique, la grippe aviaire en Asie, l’intégration des populations défavorisées aux systèmes de santé et le rôle des ONG. Un bon panorama d’un sujet d’importance, souvent négligé.

Comment faire l’histoire du monde ? Esprit n° 400, décembre 2013. On trouvera dans cette livraison de la revue Esprit une présentation à plusieurs voix de l’histoire globale et de l’histoire connectée. Philippe Minard s’efforce de repérer les caractéristiques de ces nouvelles façons de faire de l’histoire et propose une bibliographie ramassée sur le sujet. Romain Bertrand développe un plaidoyer pour l’histoire connectée contre les simplismes d’une certaine histoire globale tandis que Philippe Norel montre comment l’histoire globale interroge les pratiques et concepts des économistes.

2013, du côté des magazines :

 Venise médiévale. L’essor commercial et culturel de la cité des doges, Histoire National Geographics, n° 3, juin 2013. Coup de cœur que celui-là : ce bimestriel est un des multiples magazines apparus ces dernières années en histoire, concurrençant les traditionnels L’Histoire et Historia. Sa particularité ? Alors que tous les nouveaux-venus sont exclusivement axés sur l’histoire nationale française et reposent souvent sur les interventions répétées de certains essayistes ou chercheurs, Histoire National Geographics a fait le pari d’un équilibre entre histoire hexagonale et histoire-monde. Et même si cette dernière reste un peu enclavée du côté occidental, même si on y parle beaucoup plus souvent de Babylonie ou de Grèce que d’Asie orientale ou d’Afrique, le progrès est tellement manifeste par rapport à la concurrence qu’on lui pardonne volontiers ce défaut de jeunesse. Elle sait en tous cas solliciter de bonnes plumes, diversifier les signatures, soigner l’iconographie et prendre le nombre de pages nécessaire à l’exploration de ses sujets. Souhaitons-lui longue vie, de même qu’aux deux publications de qualité comparable que sont Carto et Diplomatie, axées sur la géopolitique pour le premier, les relations internationales pour le second.

L’an 1000. La première crise de l’Occident ? Les Cahiers de Science & Vie, n° 137, mai 2013. Un excellent numéro, en ce qu’il dégage comment une historiographie passée a popularisé l’idée que le milieu du Moyen Âge occidental était une période de crise, alors que les médiévistes soulignent aujourd’hui que c’était une période de changements ; que ce changement reposait sur la mise en connexions du Monde, favorisée par un optimum climatique (un réchauffement) – et même l’Amérique, avec l’excursion viking, entrait alors très périphériquement dans cette balbutiante mondialisation ; et surtout que de ce Monde, l’Occident n’était pas le centre, qui gravitait plutôt autour de la Chine des Song, de l’Inde des Chola ou du monde arabo-musulman.

Paradis et enfer. L’invention de l’au-delà, Les Cahiers de Science & Vie, n° 139, août 2013. Plus eurocentré que le précédent, mais quelques incursions dans les au-delà d’Orient, d’Islam et d’Afrique permettent de comparer avec des évolutions judéo-chrétiennes détaillées.

Les Mongols. Le plus grand empire du monde, L’Histoire, n° 392, octobre 2013. Consacrant la moitié de ce numéro à un dossier sur l’Empire mongol, L’Histoire a su y associer une volée de spécialistes anglo-saxons : un entretien avec Igor de Rachewiltz permet ainsi de camper le portrait de Gengis Khan, un autre avec Peter Golden les turbulances passées des peuples de la steppe… On y trouve tout ce qu’il convient de savoir sur cette étonnante aventure qu’a été l’expansion mogole, jusqu’à une description de son terme actuel : cette fièvre gengiskhanide qui a saisi la Mongolie depuis deux décennies, entre nostalgies nationalistes, produits dérivés et banalisation de l’image du conquérant.

L’Atlas des villes, Hors-série Le Monde/La Vie, n° 10, octobre 2013. L’aventure des Atlas Le Monde/La Vie continue. Ce riche numéro consacré à la ville, alors que le Monde compte désormais plus d’urbains que de ruraux, est toujours riche en contenu : articles courts et synthétiques, mise en perspective du passé, du présent et du futur proche, propos de spécialistes et cartographie inspirée fond de cette synthèse un outil utile.

La Chine. Des guerres de l’opium à nos jours, Documentation photographique, n° 8093, mai 2013. Rédigée par Xavier Paulès, une synthèse illustrée à l’usage des enseignants des deux derniers siècles d’histoire de la Chine, de son plongeon dans le chaos à sa présente ré-émergence.

Spécial Terre. En 30 ans tout a changé, Sciences & Vie hors-série, n° 9, octobre 2013. Centré autour de l’Anthropocène, prenant pour point de départ et comme réservoir iconographique la surveillance serrée qu’exercent les satellites sur la Terre, ce numéro prend de l’altitude pour mieux percevoir comment l’humanité transforme son milieu, par exemple au Koweît où, perceptibles depuis six ans de façon croissante sous formes de tâches noires gangrénant le désert, s’empilent les déchets. Les reculs des plages, des récifs coralliens, des forêts, des glaces, des mers intérieures, du permafrost ou des zones humides sont impitoyablement révélés par l’œil des machines. Il semble que l’Homme, nouveau Cain, ait mis un dieu technologique en orbite pour mieux lui rappeler ses fautes.

Mondes émergents, L’Atlas du Monde diplomatique hors-série, n° 5, 2012. Voici l’intrus de ce survol des revues et magazines publiés en 2013, en ce qu’il est paru en 2012 mais n’avait pas été recensé dans notre précédent panorama… Mais cet exhaustif atlas géopolitique est tellement bien conçu qu’il aurait été dommage de ne pas le mentionner.

La grande histoire de Dieu, L’Express hors-série, n° 1, décembre 2012/mars 2013. Aller-retour, « La grande histoire de Dieu » lève le rideau sur Abraham et s’achève dans les décombres syriens de la communautarisation. Entre-temps, au fil de plus de 200 pages, on aura pu prendre connaissance des grands épisodes de l’histoire monothéiste.

Ceux qui ont changé le monde, Historia Spécial, n° 11, mai-juin 2013. Ceux qui ont changé le monde… depuis l’Occident. Normal, leur choix résulte d’un sondage effectué auprès d’un millier de lecteurs du magazine. Trois exceptions : Gandhi vient au secours de la diversité, Mao siège pour la Chine et Nasser pour l’Égypte. C’est Marco Polo qui éclipse Gengis Khan pour symboliser le grand désenclavement du Monde. Sinon, on aura droit aux portraits de Colomb, Einstein, Galilée, Pasteur, Guillaume le Conquérant (ah, bon !), Hitler et Churchill, César, Lincoln et Washington, Lénine et Catherine II… Ah oui, il y a aussi Victoria, soit deux femmes, 10 % des effectifs. La surprise : ne pas y trouver Bouddha, passe encore, mais Mahomet ou Jésus ??? C’est tout simplement que la rédaction a choisi d’exclure les grands réformateurs religieux et les idéologues. D’où on déduira que Lénine n’était pas un idéologue mais avant tout un homme d’action, occupant la 3e place du podium de la notoriété mondiale établi par le comité éditorial. Le premier lauréat étant César, le deuxième Colomb.

Sciences Humaines a publié :

La nouvelle histoire des empires, Sciences Humaines Histoire, n° 2, octobre-novembre 2013

Vers un nouveau monde, Les Grands Dossiers des sciences humaines, n° 33, décembre 2013/janvier-février 2014.

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